Anne Paris-Cindric 1965-2025
Notre camarade Anne Paris-Cindric nous a brutalement quittés en septembre, à 59 ans.
Sa disparition nous a placés devant un vide immense : une collègue, si jeune, élégante, sérieuse première Conseillère de Tribunal administratif et en même temps, artiste jusqu’au bout des doigts, ne pouvait laisser indifférent.
C’est de l’artiste que je voudrais parler ici. À la fois certaine de son art et doutant de sa réception, ouverte aux expérimentations et exigeante sur les fondamentaux.
Il y a dix ans, je l’avais enrôlée dans une exposition que j’organisais dans mon Musée de la Peinture sous verre, et nombre de ses toiles faisaient partie de l’accrochage : le thème, Guerre et Paix, lui convenait comme un gant, elle qui cherchait derrière les artifices du pouvoir et la réalité de la violence la sensibilité toujours renaissante et jamais totalement étouffée ; et depuis elle en était devenue administratrice et avait fait une donation au Musée.

Anne PARIS-CINDRIC
The final countdown
Huile sur toile, 20 x 20 cm
2008

Anne PARIS-CINDRIC
Huile sur toile, 49 x 26 cm
Collection particulière
La revue SERVIR ne s’y était pas trompée qui avait choisi un de ses tableaux – Comique troupier, 162 x 114 cm, 2010 – comme couverture du numéro sur la Réforme de l’Etat.
Peintre du sensible, passant du char de Sarajevo au fifre, sans transition, elle travaillait les couleurs comme d’autres travaillent la lumière. Chez elle, la couleur n’était pas une matière, mais une présence qui ouvrait des espaces intérieurs où le regard pouvait se recueillir. On retrouve dans son travail une quête de l’essentiel et une volonté de laisser les choses advenir plutôt que les imposer. Son combat n’avait rien de social, n’était pas dans l’air du temps : elle décrivait ce qui ne change pas et les voies de l’accord.
Plusieurs galeries ont reconnu la singularité de sa présence artistique – dont sa galeriste historique, Laure Roynette – et ont choisi d’exposer son travail, mais aussi des lieux prestigieux comme les Archives nationales, la Piscine de Roubaix ou le centre Pompidou de Metz. La capacité d’Anne à proposer, hors de tout jugement moral ou politique, un regard sur un monde à la fois cruel et délicat, où s’interpénètrent douceur et drame, masculin et féminin, qui s’achevait en plaisir de contemplation des couleurs et des traits, subjuguait.
Elle ne craignait pas de dire aussi son émotion devant la virilité, elle si frêle, comme en témoignent ses torses d’homme finement tatoués accompagnés de multiples scénettes inspirées de gravures populaires ou de toile de Jouy.
Et que dire de son appartement-atelier parisien, lumineux, aérien, où elle recevait avec tact et générosité !
Quelques semaines avant sa disparition, nous arpentions ensemble la grandiose exposition Georges Mathieu à l’Hôtel de la Monnaie ; éblouie par les fulgurances de l’artiste royaliste – ce qui ne lui déplaisait pas je crois – elle m’avait confié que son père avait participé activement à la gestion de cet espace d’exception : on ne peut que regretter que ses grandes toiles, à la fois sensibles et hiératiques à souhait, n’aient pas pu y être accrochées de son vivant.
Aujourd’hui, alors que la voix d’Anne s’est tue, reste son œuvre — vivante, respirante, intacte.
Elle appartient désormais à ceux qui continueront de la regarder, de l’habiter, de la rêver.
Ses tableaux demeurent comme des fragments de sa présence : délicats, exigeants, habités de cette écoute sans déni du monde qui était la sienne.
Et c’est peut-être la plus haute forme de survivance qu’un artiste inactuel puisse espérer.
Éric Verrax.

